Le Village de Saint-Montan

Le Nouveau Destin De Saint-Montan

Blond, les oreilles sous les cheveux, il n’a pas vingt ans. Le torse nu, il est perché sur le toit d’une maison ocre; un toit que les siècles ont ouvert et qui laisse entrer tout le ciel. Quelques tuiles pâles qui s’accrochent encore une charpente qui plie, épuisée, et partout béants les trous du temps. Sa main tient un marteau et il frappe. Les coups sonores, roulent dans les ruelles escarpées, rebondissent sur des bouts de murs,
entrent au plus profond des maisons désertées dont les fenêtres, les portes baillent aux vents. D’autres coups viennent en réponse. Tous se rejoignent, se mêlent pour chanter la vie. Mort, hier, le village entier bourdonne. Comme un chantier.

Dans son immense entreprise de résurrection, le garçon blond n’est pas seul. Ils sont cent, comme lui, venus de Flandres, redonner une âme à Saint-Montan-en-Vivarais. Gigantesque projet que de relever cette forteresse presque effondrée, mangée par les ronces. Ruinée mais encore altière quand au soir, elle jette une ombre sur le chapelet de maisons qui s’enroulent abandonnées à ses pieds. Le silence gémit dans les demeures et le lierre se promène au fil des ruelles pavées, des escaliers usés.

Dans ce monde de pierres, garçons et filles travaillent. Tour à tour, ils se font maçons, menuisiers, charpentiers, plombiers, vitriers.

Que d’amour dans leurs gestes !

Que de joie quand un seuil nettoyé luit de nouveau sous le soleil et invite à la musique !

Certes un été, deux étés de labeur ne suffiront pas. Il en faudra beaucoup pour gommer les méfaits de l’oubli.Mais l’œuvre se dessine, avance . Les blessures se cicatrisent et les cigales qui avaient fui le pays en lambeaux reviennent une après une. Elles craquettent sans trêve, comme pour saluer le retour de l’homme.

Que veulent-ils ces hommes ? Panser et soigner d’abord, et plus loin créer un univers pur d’ou la spéculation serait absente et les marchands de nougats bannis ; bâtir un centre pour des rencontres sans fard. Si cette tentative avec tout ce qu’elle suppose de foi ne réussit pas à Saint-Montan elle ne réussira jamais ailleurs. Oui ici tout se prête admirablement à l’essai d’une vie neuve, différente. Le cadre, les origines et l’histoire .

Sur la Nationale 86, quelques kilomètres avant Bourg-Saint-Andéol, une route sans importance s’ouvre sur la droite. Elle trace des courbes à travers une campagne plate , insignifiante. Il faut la suivre. La découverte est proche, saisissante et admirable.

Le paysage prend du caractère, des vignes s’étagent et volent le soleil. Quelques ravins se creusent. Soudain, l’éblouissement. Au détour d’un virage un peu plus noué que les autres, un immense vaisseau de pierres se dresse dans une corbeille de verdure. Pans de murs déchirés et lancés vers le ciel comme des mâts. La pierre enchâsse ses gris dans l’amphithéâtre des collines où les chênes verts gonflent, où la garrigue court. Au pied de la forteresse, le bourg moderne lové autour d’une place carrée.

Des escaliers tortueux, des portes arquées conduisent au vieux village. Dédales où les pas se perdent, labyrinthe entre les maisons aux façades meurtries mais belles. Une fenêtre taillée dans un calcaire rosé au grain très fin, une autre rectangulaire à appuis moulurés, une porte en plein cintre . Là, un écusson frappé dans la pierre. Ici un blason sculpté en relief, on y voit une fleur de lys. Et encore des ruelles à arceaux.

Un tel ensemble a, bien évidemment aiguisé la curiosité et l’intérêt de tous les historiens, archivistes ou paléographes. Ils se sont ensemble cassé plus ou moins les dents. Leurs travaux ont donné des lueurs sur les hiers de Saint-Montan mais pas la lumière.

Que retenir de leurs recherches ?

Le village doit son nom à un ermite, Montanus. Homme pieux et sage, il vivait au V°siècle dans la région de Laon et il était fort consulté. Ses prédictions faisaient foi. N’avait-il pas annoncé la naissance et prédit la destinée supérieure d’un enfant qui devint Saint-Rémy ? Désireux cependant d’échapper aux hommes et de vivre en retraite absolue, il vint se réfugier dans le silence et l’ombre d’une grotte ardéchoise. Il ne resta pas longtemps à l’abri des importuns et sa grotte devint vite une salle des pas perdus où défilaient des pèlerins venus de toute la France. Devant cette invasion, l’ermite abandonna son refuge et la région, pour une nouvelle retraite, picarde cette fois.

L’histoire est avare d’indices. Quelques vestiges témoignent d’une période gallo-romaine et la découverte d’une bague mérovingienne en or a fait mettre le doigt sur une vie antérieure au VI°siècle. Puis un long silence jusqu’au XII°siècle où quelques textes évoquent la construction du château. Silence encore, jusqu’au XIV°siècle où l’on trouve trace d’un délégué de Saint-Montan participant à l'assemblée des sénéchaux. Au XV°siècle Urbain Gilles l’un des seigneurs des lieux siège à une assemblée du tiers-état ; Etienne Collomb représentant Saint-Montan a sa place aux états du Vivarais.

Commence alors une époque de malheurs et de désastres. 1563,les réformés s’emparent du village. 1568, les guerres de religion le déchirent. Au printemps de 1570 Coligny et ses troupes, 3000 hommes et 300 chevaux jouent les Huns et dévastent tout.

Mais ce n’est pas encore fini, les réformés encore, puis les brigands, puis les rigueurs des hivers font inexorablement fuir la vie. En 1709 les oliviers, unique ressource avec les pierres dont on fait les routes, périssent sous le gel. Bon prince, Louis XIV alloue 1700 livres d’indemnité à Saint-Montan. La somme fond vite au soleil revenu.

La misère s’installe plus profondément. Une après une, les familles s’en vont et jusqu’à nos jours l’histoire de Saint-Montan se résume à un lent exode. 1620 habitants en 1854 – 1345 en 1867 – 1102 en 1906 – 727 en 1968.

Et demain ?

Non demain n’est pas triste. Notre temps de Béton, d’autoroutes, de plastique a suffisamment éprouvé certains pour qu’ils reprennent les chemins du passé.

Ardéchois attachés à leur terre et gens d’ailleurs, venus se griser devant un champ de lavande bleue, ont uni leurs mains et leurs idées.

Modestement et sans tapage, ils ont entrepris la restauration et ont invité à la visite.

Les touristes, méfiants car échaudés à trop de carrefours sont venus avec circonspection, la foudre les a tous frappés et les voilà tous amoureux !

Les voilà tous émus par cette nature hachée, bouleversée, enchevêtrée, par ces paysages sans cesse renouvelés. Tendres ou profonds. Doux ou cassés. Ici commence le Colorado avec ses canyons encaissés, ses gorges. Il s’efface pour une vallée paisible. La variété est infinie.

Les voilà séduits par la forteresse blessée et sa ceinture de maisons basses à qui l’imagination et le soleil couchant donnent des allures de caravane du désert en marche vers l’oasis.

Les voilà intéressés par les trois églises dont deux, Saint-André-de-Mitroys et San-Montana valent bien une messe. Le lierre habille Saint—André-de-Mitroys, édifice roman. Autour, des cyprès font la haie. A l’intérieur, des arcs divisent la nef en trois travées et une peinture décolorée recouvre murs et voûte. Depuis plus d’un siècle Saint-André-de-Mitroys n’est plus église paroissiale.

San-Montana a fait l’objet d’une notice signée du savant stéphanois, Noël Thiollier. Ecoutons-le.
"L’église ou plutôt les églises juxtaposées de san-Montana sont deux monuments bien distincts : une petite chapelle certainement la plus ancienne datant du XI°siècle au plus tard et une église plus grande, plus récente et considérablement remaniée à une ou plusieurs époques postérieures…"

Intéressés, séduits et émus, tous ceux qui ont un jour mis le pied à Saint-Montan en sont devenus les chantres. A tous, rendez-vous dans dix ans. Le garçon blond et ses amis partagent avec les Ardéchois un tel enthousiasme qu’il est impossible que la joie ne revienne pas.

Saint-Montan est en Vivarais.

Vivarais vient de Vivere.
Et Vivere ne veut-il pas dire vivre ?

François Bouchut
Avec son aimable autorisation

Le XVI° prix du reportage touristique au journaliste stéphanois François Bouchut (05 Février 1974)

Le XVI° Prix du reportage touristique attribué chaque année par l’union littéraire et artistique de France à l’auteur du meilleur reportage inédit, soit sur une province française, soit sur une ville de France, soit sur un site, une curiosité ou une coutume revêtant un intérêt touristique certain, a été décerné jeudi soir, au syndicat d’initiative, à M François Bouchut, journaliste à Saint-Étienne, pour son reportage " Le nouveau destin de Saint-Montan".
Le jury présidé par M Yves Le Kervadec, président de l’Union littéraire, était composé de MM Benoît Suzat, Etienne Furtos, Edouard Piolet, de Mmes Renée Pierre, Claude Lescure-Jancel et de Mlle Timm. S’étaient fait excuser le Docteur Auslander et M Dzviga.
Dix-huit reportages participaient au Prix et prétendaient faire connaître notamment l’Ardèche, L’Aubrac, les Vosges, la Savoie, la Corse, l’Ariège, Saint-Pierre-la-Mer, le Bigorre, l’Auvergne, le Sidobre, Albi, la Vallée de la Truyère, Troyes….
Le reportage lauréat permet de découvrir un village du Vivarais, Saint-Montan dont un groupe de jeunes a entrepris la restauration.
Situé près de Bourg-Saint-Andéol, ce vieux village "aux escaliers tortueux, aux portes arquées, aux façades meurtries mais belles>>,aux passages voûtés, aux ruelles à arceaux" a aiguisé la curiosité des historiens, des archivistes et des paléographes.
Deux autres œuvres :"Si Aubrac m’était conté" de Claude Briard, d'Orléans et "Invitation à Grand" de Mme Chantal Bertaud de Nancy, ont été particulièrement remarquées.
Ainsi M François Bouchut succède àM Jean Latourelle et à Mme Lydie Compagié qui l’an dernier, avaient obtenu ex aequo le prix pour leurs reportages "Saint-Etienne-les-Orgues et la Montagne de Lure" et "Gargesse votre village".

 

Vous ne semblez pas avoir le dernier plug-in flash. Cliquez ici pour le télécharger

Haut de page